LES NUITS DE PARIS
1
Si Esrii Ad Sear possédait un petit cahier de poésies, vide, un sac en bandoulière qu’il portait toujours avec lui, vide aussi, et un vélo Bianchi dont il était très fier. Il était venu à Paris en quête d’aventure, comme moi, sans savoir exactement pourquoi. Et pour bien commencer l’aventure, Si avait décidé de partir de Parme, où il habitait avec ses parents, avec sa Bianchi. Il voulait arriver à Paris en pédalant disait-il, parce que ça, ça aurait été un bon vrai début, digne d’un poète.
Tu lui aurais dit : “Tu ne pouvais pas venir en train ou en avion comme tout bon chrétien qui se respecte ? ”. Mais lui, il était musulman, et il aurait de toute façon fait comme bon lui semble. Il disait être musulman, mais de toute ma vie je ne l’ai JAMAIS vu faire aucune des choses qu’un musulman doit faire. Par contre, il faisait toutes les choses qu’un musulman ne doit pas faire. Il fumait, buvait, mangeait du porc, volait, taxait, jamais vu prier, ni aller à la mosquée ou jeûner, jamais, même pas un seul jour.
Enfin bref, un jour Si Esrii prît sa Bianchi et décida de partir de Parme pour pédaler vers le nord, jusqu’en France, jusqu’à Paris, car c’était la ville des poètes, car c’était la ville des lumières, car c’était la ville du romantisme et car un homme, un vrai homme, pardi, tôt ou tard devait aller habiter à Paris.
Il n’arriva même pas à la frontière, avec sa Bianchi.
Il me raconta qu’il avait atteint la périphérie de Milan, et que pour y arriver il avait fait des dizaines de kilomètres face au vent, sous la pluie, car c’était en mars, le mois de mars le plus pluvieux et venteux de tous les temps... et si tu lui demandais pourquoi il n’avait pas attendu l’été, il te répondait que les choses tu les commences quand commence le printemps ou tu ne les commence pas.
Il avait dormi dans un fossé, au bord de la route, et il avait mangé chez une vieille qui lui avait offert le déjeuner chez elle, en le voyant arriver au village en pédalant.
«Où vas tu, mon fils, avec cette vieille bicyclette ? »
«Je vais à Paris, madame, à Paris ! »
«À Paris !? En bicyclette ? »
«Bien sûr, madame.»
«Mais tu ne serais pas un peu fou, mon fils ? »
«Sonné, madame, totalement SONNÉ ! »
Bon, disons que je suis pratiquement sûr que la plupart des choses que racontait Si n’étaient pas vraies...
Tout compte fait, arrivé à Milan, mort de fatigue et flagada, il descendît de la Bianchi et commença à faire du stop. Il m’a dit que finalement c’est un camionneur polonais qui l’avait ramassé. Ils sont montés sur le camion, lui devant et le vélo derrière, et le polonais les avait amenés jusqu’à l’Arc de Triomphe. Là il est remonté en selle et il est descendu en roue libre jusqu’à la Comédie Française, où se jouait «Les fourberies de Scapin» d’un certain Jean-Baptiste Poquelin appelé aussi Molière. Donc il a freiné la Bianchi, et bien entendu, il n’eût même pas le temps de l’attacher qu’il connût une fille qui s’appelait Judith, dit-il.
Il embrassa Judith sous le réverbère jaune de la première nuit de Paris, pendant qu’une bombe française était larguée dans le Pacifique et que quelqu’un lui carottait le vélo.
Et en plus de ça, il ne savait même pas que le camionneur polonais était polonais, tout comme serait polonaise sa future femme.
Mais cette histoire-là, évidemment, Si ne pouvait pas encore la connaître.
2
À l’Est parisien, dans un certain lieu appelé Montreuil, dans la "Rue du Sergent Bobillot vas-te-rappeler-le-numéro", il y avait l’atelier du vieux Perrocco, un type qui était créateur de masques vénitiens, car il venait de Venise. Ça s’est passé comme ça : un beau jour, et plus précisément le jour où j’ai débarqué avec le train Tiburtina-Bercy, j’ai trouvé une annonce sur le journal des poètes fantaisistes parisiens, une annonce qui disait :
“RECHERCHE BALAYE-COPEAUX, ASSISTANT DE L’ATELIER MASQUES DE PERROCCO”
N’ayant aucune idée d’où aller, ni aucune idée de quoi faire pour commencer à vivre dans cette nouvelle ville, je suis allé tout de suite au lieu indiqué dans l’annonce, et j’ai amené là-bas tout ce que j’avais, c’est à dire ma valise jaune.
J’étais parti de Rome le soir avant. J’avais dit à mes parents :
«‘Man, ‘Pa, je pars ! Je vais à Paris, pour faire l’acteur ! ».
Mon père s’est étouffé avec les spaghettis, ma mère souriait comme une petite fille et mon grand frère a dit :
«Je savais que t’étais pédé ! ».
J’avais finis les spaghettis et j’étais parti.
Je sonnais à la porte, et derrière une voix lointaine me demanda :
«Pute borgne et couille de loup ! Qui vient me casser les burnes à cette heure-ci ? »
«Bonjour, je suis Silvano Brancusi, je suis ici pour l’annonce ! »
La voix tourna deux fois la clé dans la serrure et la porte s’ouvrit. Et voici qu’apparut Monsieur Perrocco di Meduna, bien rond, avec des cheveux bouclés, gris et des moustaches d’otarie, la gueule carrée comme les vieilles télés à tube cathodique. Il portait deux yeux verts et une salopette bleue, pleine de tâches de peinture: on aurait dit une palette de couleurs.
Il me lança une salopette en jeans entre les mains et me dit:
«On veut pas d’emmerdes ici! Maintenant dépêche toi. T’es en retard.»
Tout commença ainsi.
«D’accord.» Je répondis. Mais Perocco ne se déplaçait pas de l’entrée.
«Tu sais balayer ? » Il demanda avec le sourcil droit arqué vers le haut et le sourcil gauche vers le bas.
«Oui monsieur ! »
«Qu’est-ce que tu sais faire d’autre dans la vie ? »
«Je sais écrire des poésies et je veux devenir acteur.»
«De théâtre ? » Il demanda en baissant le sourcil droit, en relevant le gauche et en contrebalançant avec les moustaches.
«De théâtre ! » Tout retourna en symétrie, à part la moustache gauche qui resta en haut. Perocco sortit un petit peigne en ivoire de la poche de la salopette et la rangea hâtivement. Je fit semblant de ne pas voir pour ne pas le mettre dans l’embarras.
«C’est pour cela que t’es venu jusqu’ici à Paris ? Pour devenir acteur ? »
«Et poète. Oui monsieur.»
«Putain ! ... t’as une valise jaune,» il dit «ça veut dire que tu sais pas où crécher...»
«Exactement.» Les moustaches se dressèrent des deux côtés et il les remis à leur place avec son petit peigne. Il le rangea à nouveau dans la poche de la salopette et fit comme si rien n’était. Il était tellement marrant, avec ses manières, que j’ai du me retenir de rire. Ainsi, j’ai avalé une abeille qui passait par là pour calmer le mal de gorge.
«Tu viens d’où toi ? »
«Rome, Monsieur Perrocco.»
«T’es ici depuis combien de temps ? »
«Je suis arrivé ce matin avec le train de nuit Tiburtina-Bercy.»
«Putain!... Et pourquoi diable t’es venu à Paris ? »
«Pour faire l’acteur, je vous l’ai déjà dit.»
Le sourcil gauche s’arqua vers le haut et la moustache droite fit une pirouette.
«D’accord jeune homme, en échange de ton travail tu peux rester ici dans l’atelier,» il dit «tu te lèvera tous les matins à l’aube, pour m’assister dans mon travail et balayer les copeaux jusqu’au coucher de soleil. Ensuite tu pourras t’en aller à pied faire l’acteur, le poète ou ce qu’il te plaira.»
«Ça me va.»
«Je te payerai peu, mal et quand j’en aurai envie.»
«Adjugé.»
«À l’étage il y a une chambrette avec un matelas, des plaques électriques et un lavabo. C’est ta chambre. La mienne est en face.» Il fit une pause et ravala sa morve.
«Je dors avec un oeil ouvert. J’ai une hache sous l’oreiller pour les voleurs, les français et les casseurs de burnes... Compris ? »
«Compris.»
Il marmonna satisfait en oscillant sa grosse tête.
«Tu bois du café, jeune homme ? »
«Bien sur, monsieur.»
«Bien, bien, très bien. Tu pourras faire du café avec ma moca. Ne touche pas le sucre. On ne veut pas d’emmerdes ici ! »
Après cela, Perocco se secoua comme un gros chien, en faisant sortir plein de poussière et de copeaux de tous ses cheveux et ses moustaches. Puis il me regarda avec une expression sournoise.
«Tu as le sens de l’orientation, jeune homme ? »
«Je crois, oui... »
«Ne te perds pas alors, car ici personne viendra te repêcher... Putain ! … Entre.» Il dit.
Et je suis entré.
L’atelier de Perrocco di Meduna était constitué d’une salle énorme. Il y avait seulement deux petites fenêtres à côté de la porte, petite également, qui donnait sur la cour intérieure. Dedans c’était un chaos de tableaux, palettes et palettines, bancs et banquettes, scénographies en bois de maisons, jardins, châteaux, et plein d’outils, accessoires, pinceaux, scies, clés, boulons ; tout ça rigoureusement empilé au pif. Vraiment un bordel cet endroit. Sur les murs de l’atelier il y avait beaucoup d’étagères sur lesquelles étaient posés ou desquelles pendaient des objets arrivés des quarte coins de l’univers ; marionnettes, poupées, pantins de tout genre, grandeur ou provenance, et beaucoup, beaucoup de masques. Des plafonds hauts des dizaines de mètres, tombaient des cordes avec des petits avions accrochés dessus, des têtes de dragons, des monstres en papier mâché, lunes de plâtre, étoiles en carton, des pièces de monnaie en aluminium et d’énormes lustres en cristal. Au sol, le peu de place qui n’était pas encombré de meubles et de ferraille, était couvert d’un tapis de copeaux de bois dorés, râpés comme des écailles de parmesan tombées de troncs de sapin. C’était les copeaux infinis que je devais balayer, car à ce qu’il paraît c’était eux qui provoquaient l’étrange allergie qui faisait bouger les moustaches de Perrocco. Ils le faisaient éternuer si fort, disait-il, qu’un jour ils lui auraient fait sortir le coeur par la bouche s’il ne faisait pas un peu d’ordre.
Le sens de l’orientation. C’est comme ça que disait Perrocco. Mais même avec la pelote de laine tu n’aurais pas trouvé ton chemin. Cet endroit était un labyrinthe, vraiment. Pour aller d’un côté à l’autre de la salle, il fallait prendre un sentier, à travers les planches de bois, les quincailleries, les coquillages, les ramassis, les fossiles et quand tu revenais en arrière tu en prenais un autre car c’était impossible de retrouver le précédent et en plus, dès que tu bougeais quelque chose, dix autres trucs tombaient et se déplaçaient et tout commençait à trembler, même le sol. Micromouvements tectoniques, les appelait Perrocco mais c’était des vrais tremblements de terre. En fait, les terrains de la lithosphère de l’atelier étaient en éternelle activité sismique et le seul endroit de la salle où tu pouvais te sentir en sécurité était la croûte stable continentale qui se trouvait plus ou moins au centre, dans mon idée géographique du lieu. Et c’était là-bas, dans cette île relativement calme, que Perrocco travaillait et forgeait ses merveilleux masques.
Pour tout dire, ça me semblait pas mal comme début de carrière pour un acteur, balayer les copeaux dans l’atelier d’un grand faiseur de masques, comme semblait être ce Perrocco.
Combien de folles aventures j’allais vivre dans cet incroyable lieu, dans cette nouvelle ville, combien de personnes j’allais rencontrer sur mon chemin ! ... Eh ouais ! ... Je ne savais pas encore que j’étais sur le point de rencontrer Si Esrii Ad Sear... Et que ces maudits copeaux, je n'aurais jamais fini de les balayer !
J’ai donc commencé à balayer.
Que voulez-vous, il fallait bien que je commence quelque part.
3
La première fois que je le vis il était à l’extérieur du théâtre “La Comédie italienne”, vers Montparnasse. Il avait des cheveux ridicules, bouclés et longs comme des ressorts, et une gueule d’âne. Il y avait le spectacle d’une certaine dame. A ce qu’il paraît elle avait été la muse de Marceau et elle savait y faire. Je suis arrivé en courant mais il était déjà trop tard. Le spectacle avait commencé. Une voix me dit :
«T’es en retard, ça a déjà commencé. T’es italien pas vrai ? »
«Eh oui.»
«Vaut mieux que tu laisses betom.»
Je me suis tourné pour le regarder, il était assis sur le trottoir, en face à l’entrée du théâtre. Je me suis assis à côté de lui et je lui ai dit:
«Et toi alors? Qu’est-ce que tu fais là devant ? »
«Je suis en retard aussi. Le zigoto là-bas, à la billetterie, il ne veut absolument pas me faire entrer.»
«Ah voilà.»
J’ai regardé par dessus le portail et il y avait effectivement ce zigoto là-bas, à la billetterie, qui lisait un journal et mangeait des bouts de camembert.
«Bon, qu’est-ce qu’on fait alors ? »
«Bah, on fume une sèche et on attend.»
«On attend quoi ? »
«Que le zigoto là-bas s’éloigne. Et ensuite on entre par l’entrée des artistes.»
Il indiqua une petite porte rouge à une dizaine de mètres avec écrit Entrée Artistes.
Je dis :
«Et s’ils nous chopent ? »
Il fit un sourire en croisant les dents.
«Mais dis moi un peu, tu fais quoi comme travail toi ? »
«Bah, pour l’instant je fais le balaye-copeaux...”
«Mais ? … »
«Mais je veux faire l’acteur.»
«Voilà! Donc t’es un artiste ! »
«Je crois, oui...»
«Si tu crois être quelque chose, que t’y crois si fort et que tout le monde tombe dans le panneau, alors t’es un artiste.»
Je le regardais dans les yeux pour comprendre s’il était fou comme un cheval.
«Et toi alors ? »
«Je suis un artiste et j’y crois.» Il fit oui avec la tête résolu.
J’attendais que quelque chose se passe. Mais rien n’arriva. Il était fou comme un cheval.
J’ai demandé:
«Alors ? »
«On est des artistes!... et sur cette maudite porte il y a écrit: Entrée Artistes. S’ils nous chopent on dira qu’on l’a lu là-dessus!» Il mit les mains sur ses flancs et regardait satisfait la petite porte rouge.
J’y ai pensé deux secondes. Et je me suis décidé.
«Ça me semble correct...» j’ai dis, «j’ai pas de sèches, cela dit.»
«Moi j’ai un briquet. Comment tu t’appelles ? »
«Silvano Brancusi. Et toi ? »
«Si Esrii Ad Sear, poète maroquin.»
C’est ainsi qu’on se connut Si et moi.
C’est ainsi que commença l’histoire.
On passa la soirée à fumer des sèches taxées aux gens devant le théâtre.
«Tu sais écrire ? » me demanda Si.
«Bien sûr.» J’ai dis.
«Des poèmes ? »
«Des poèmes.»
«Fais voir.»
Je prît de mon portefeuille un petit bout de papier écrabouillé. Je lui ai donné.
«C’est mon premier poème en français.» Je lui dis. Si Esrii Ad Sear le prit et l’ouvrit minutieusement.
Il commença à lire à haute voix:
En attendant, j’attends
Pendant que j’entends
Le son d’un violon mielleux.
Mais combien de temps il faut?
Combien de temps, avant qu’il arrive quelque chose
Quelqu’un, une rose?
«Mmm, pas mal ! Mais t’écris avec les fleurs, un poème ça s’écrit avec un couteau ! » Et avec le briquet il enflamma mon premier poème en français.
«Foutaises.» Je lui répondis.
Mon premier poème en français se transforma en un oiseau de petites flammes azurées et Si Esrii Ad Sear avec un geste de la main, lui fit prendre l’envol dans la nuit de Paris.
«Silvano Brancusi, je te félicite pour avoir écrit ton premier pyropoème ! » Exclama Si Esrii Ad Sear en souriant.
On resta tous les deux immobiles à regarder le spectacle pyriforme qui s’exécutait dans le ciel sous forme de girouettes éclatantes, puis le tout retomba par terre : papier carbonisé.
«Tu vois comme il sourit maintenant ? » Dit Si en indiquant les lignes courbes des morceaux de papier qui crépitaient de rouge incandescent. Ensuite, mon premier pyropoème, expira son dernier souffle en s’éteignant. De ce que j’avais écrit, il ne restait qu’un escalier en colimaçon de fumée en apesanteur dans les airs. Et c’est alors que le zigoto là-bas à la billetterie laissa sa place à l’entrée pour aller très probablement aux chiottes.
Si Exclama :
«Cours mec! Maintenant ! » Et on se faufila en courant dans l’entrée des artistes. On est entrés et on marchait dans un long couloir étroit qui amenait en coulisse. On entendait la voix d’une femme qui parlait comme parlent les acteurs.
«Faufilons nous là derrière.» J’ai chuchoté.
«Moi je me faufile de l’autre côté pour avoir un visuel différent.» Répondît Si.
«C’est une bonne idée.»
Je prît la coulisse du fond à cour. Si prît la coulisse du fond à jardin. De nos postes on pouvait se voir l’un l’autre, ainsi que le plateau et le public.
Le spectacle en était déjà à la moitié, probablement, et c’était très barbant. Si, de l’autre côté de la scène, sortît de sa poche une petite boîte de craies colorées et commença à écrire sur un bout de coulisse.
Quand il la tourna dans ma direction je lus:
«Quelle chienne ! »
Et moi j’ai commencé à rire. Puis il me lança la craie. Je fis la même chose et j’écrivis :
«La brune dans le public par contre est pas mal ! »
Je lui relançai la craie et on continua comme ça, chaque fois avec une craie de couleur différente.
«Beau visage. Mais je préfère les jambes de la blonde au troisième rang.»
«Pas du tout. La brune est bien plus jolie.»
«Typique parisienne: froide comme un cul et bouche de canard.»
«La blonde est bizarre. On dirait une tortue.»
«Ahah ! C’est vrai, on dirait un peu une tortue. Et qu’est-ce que tu dis de celle toute à droite ? »
«Quatrième rang ? »
«Non, non, celle au premier.»
«Mais c’est une vieille ! »
«C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes mon ami ! »
Le truc plus intéressant de ce spectacle était notre conversation faite avec la craie, colorée comme un arc-en-ciel sur la toile de fond.
Mais quelqu’un dans le public n’apprécia pas. Quelqu’un avec très peu de poésie dans l’iris apparement, car seulement un aveugle aurait vu une craie qui vole à la place d’un arc-en-ciel. Mais une voix s’élevât:
«Eh, là-bas il y a une craie qui vole ! »
«C’est intolérable ! » Dit une autre voix.
«Comment ils osent ? » Dit une autre encore.
«On a payé ! »
«Oui c’est vrai, on a payé ! On a payé ! » Vociféraient tous.
La dame qui faisait l’actrice sur scène arrêta un moment de gesticuler sa comédie et se tourna stupéfaite vers la toile de fond. C’était la première expression honnêtement humaine qu’elle fit sur ce plateau. Le spectacle d’ailleurs, allait de mieux en mieux, car à ce moment là intervînt le zigoto de la billetterie :
«Regardez la bouclette qui sort de la coulisse de fond à jardin! Je la reconnais, c’est la bouclette du jeune homme maroquin qui est arrivé en retard et qui voulait entrer quand même ! »
«Maudits Maroquins ! Ils ont du entrer par la porte des artistes, en cachette!» S’exclama l’actrice sur scène, et ce fut la meilleure réplique qu’elle dit de toute la soirée et peut-être de toute sa carrière.
«Dehors les Maroquins ! » Hurla une voix.
«Attrapons les ! » Hurla une autre et toute la platée se leva prête à bondir vers le plateau.
«Ils nous ont grillé ! »
Écrivit Si sur la coulisse.
«Fuyons ! »
Je répondis. Et lui:
«Au top ! »
Si Esrii ad Sear et moi on se regarda dans les yeux, on prît une bonne inspiration et on sortit ensemble à découvert, hors de notre poste de tranchée en coulisse. Si Esrii entama un aigu youyous berbère pendant qu’il se lançait vers le plateau, en le traversant en longueur. Je fis la même chose, pour embrouiller les spectateurs. Ensuite on disparût dans les couloirs pour rejoindre la sortie, en courant comme des fous. La dame qui faisait l’actrice, quand elle nous vît traverser la scène en hurlant, écarquilla les yeux de peur et se lança en vol de l’ange sur le public de la platée. A ce point-ci toute le monde partit à l'assaut du plateau pour nous attraper.
Si Esrii se tourna dans le couloir et hurla :
«Vous ne pouvez pas nous attraper, on est des acteurs et ça c’est un plateau de théâtre ! Vous ne pouvez pas monter ! » Et on recommença à courir comme des dératés.
On ouvra violemment la petite porte rouge par laquelle on était entrés et on arriva dans la rue. On était encore en train de reprendre notre souffle après la course et les grands rires, quand arriva le zigoto de la billetterie.
Il cria: «Les voilà ! »
«Cours, cours ! »
Mais en un claquement de doigts ils nous sautèrent dessus.
Des coups de pieds et des coups de poings volaient dans tous les sens. Je vit deux hommes prendre Si par les épaules et le tenir par les bras, pendant que deux autres lui prenaient les jambes.
«On a le Maroquin ! »
«Attention il pourrait mordre, il pourrait avoir la rage ! »
Je n’eut pas le temps de dire mot, que je subis le même sort.
«Vous ne pouvez pas nous toucher, on est des artistes!» Hurlait Si.
«On est des Pyropoétes ! » J’hurlais moi.
«Eh bah, on verra, on verra ! » S’exclama le zigoto de la billetterie.
4
On nous amena au commissariat du 15ème arrondissement. Dans une pièce mal illuminée au neon, Si et moi étions assis, menottés sur une seule chaise, chacun avec une fesse dehors.
«Et comme ça, vous êtes des artistes ? » Demanda le commissaire.
«Bah, à vrai dire moi je fais encore le balaye cop...»
«Oui monsieur, parfaitement ! » M’interrompit Si Esrii. Le commissaire hocha la tête en ruminant et commença à marcher dans la pièce en long et en large. Si me regarda discrètement et me dis en chuchotant :
«Ta gueule, tu veux nous faire arrêter ou quoi... faut que t’y crois ! »
Et il avait raison, ce maudit maroquin, car s’il y avait bien une chose à comprendre de toute la comédie du théâtre monde, c’était que pour convaincre ton public, n’importe quel public, au théâtre, ou au commissariat, tu devais y croire. Seulement comme ça, et si t’y croyais de toutes tes forces, ils auraient pu te croire aussi, les autres, et la gigantesque roue de la grande arnaque aurait pu continuer à tourner et à faire tourner le monde.
«Mmm... très bien... intéressant, bien sûr. Pouvez-vous le démontrer ? »
Demanda enfin le commissaire au centre, avec les mains unies derrière le dos.
«Oui, si vous me donnez une feuille en papier, un lapis et un briquet, je vous écrirai un pyropoème.» Ai-je dis, désormais convaincu.
«Oh mais ça ce n’est pas du tout possible monsieur... monsieur...» Il se pencha pour lire nos noms sur les pièces d’identité posées sur la table.
«Silvano Brancusi, j’en étais sûr... ce n’est pas possible du tout: le lapis pourrait être utilisé comme objet contondant, sans parler du papier et du briquet. Bien, donc monsieur Silvano Brancusi, vous affirmez être un Pyropoéte et par conséquence de vous être introduit justement et sans aucune infraction à l’intérieur du théâtre "La Comédie italienne", en tant qu’artiste légitime. C’est bien ça ? »
«Tout est vrai ! »
«Et vous monsieur... monsieur...» Il se pencha à nouveau pour lire.
«Aaah, Monsieur Si Esrii Ad Sear, évidemment ! Vous avez quoi à dire pour votre défense, comment justifiez-vous le fait d’être maroquin et de vous être introduit dans le théâtre ? »
«Comment je peux justifier d’être maroquin ? » Protesta Si.
«Exactement ce à quoi je m’attendais, aucun alibi. Je l’inscris dans le procès-verbal. Avez-vous au moins une déclaration à faire par rapport à votre introduction injustifiée dans le théâtre "La Comédie italienne" ? »
«Je suis un artiste : je suis l’inventeur du Mouvement Pyropoétique et je veux faire l’acteur.»
«Vous voulez faire l’acteur. Et comment pensez-vous y arriver ? »
«J’utiliserai des sentiments.»
«Mmm... je le soupçonnais.»
Le commissaire commença alors à se gratter le menton, puis à le lustrer avec un torchon plein de cire qu’il sortît de la poche de sa veste. Quand il fût lucide comme une boule de bowling, il se leva et fît quatre pas et demi en direction ouest, tourna ses talons vers l’Est et fît encore quatre pas et demi. Enfin il s’exclama :
«EURÊKA ! »
Il retourna s’asseoir derrière son bureau vert, il prît son stylo de l’encrier et il commença à écrire une équation mathématique sur un petit cahier à carreaux. Il passa quelques minutes à compter, en s’aidant des doigts de la main pour soustraire et additionner, enfin il dut prendre le boulier. Il prît un grand livre de Tous les droits et en comparant avec les chiffres qu’il avait obtenu de l’équation mathématique, il ouvrit le livre à la page quatre mille cinq cent soixante treize. Ensuite il proclama :
«Bien, Messieurs, voici le verdict: pour cette fois-ci je vous laisse aller, car, même si vous n’êtes pas des artistes à proprement parler, comme on l’entend dans le code du travail, article 87, sous la dénomination Vrais Artistes, j’ai un oncle pompier que j’aime beaucoup et depuis toujours, en famille, on est très attachés à la pyrotechnie. Pour ça et d’autres insignifiants motifs familiaux, je vous déclare innocents. Vous devrez quand même payer une amende de 5 centaines chacun pour avoir dérangé un spectacle de la muse de Marcel Marceau. L’amende de Monsieur Si Esrii Ad Sear sera majorée d’une centaine, pour être maroquin sans aucune justification.»
On protesta.
«Vous ne pouvez pas faire ça, interrompre cette représentation idiote était un acte de légitime défense ! » J’exclamai.
«Bon, je l’inscris dans le procès-verbal. On réduit l’amende à 4 centaines, en ajoutant comme motivation que le spectacle était un navet, ce qui est en effet la vérité. La garde à vue est finie, hors de ma vue.»
5
C’était à Paris et c’était en Mai.
J’étais en retard de deux heures. Je prît la ligne 4 à Châtelet, direction Porte d’Orléans, pour m’en aller à Saint-Michel, où j’avais rendez-vous avec Si Esrii Ad Sear. Dans le métro il y avait cette fille aux yeux verts assise exactement là-bas, devant moi. J’avais vraiment l’impression qu’elle me regardait. Peut-être car elle était assise devant moi, peut-être car la lune n’était pas encore pleine et Mars était rétrograde, peut-être car ce jour là je m’étais rasé et je me sentais particulièrement beau, enfin bref, peut-être ou peut-être pas, je me disais que cette fille portait de très beaux yeux verts qui me regardaient. Prît d’inspiration je lui écrivit une poésie fulgurante sur un petit bout de papier tiré de ma poche et que, heureusement pour vous, je ne me rappelle pas, comme ça vous ne devrez pas la lire. Je me levai, je fît un pas et je me trouvai à deux doigts de son visage.
«Bonjour.»
«Bonjour.»
«Je suis Silvano Brancusi.»
«Oh ! … »
«J’ai écris une poésie pour toi...»
«Oh ! … »
«Parce que je t’aime.»
«Oh ! … »
«Plus je te regarde, et plus j’en suis sûr.»
«Oh ! … »
«Garde la, je t’en prie.»
Je lui ouvrît la main et lui mis dedans la poésie.
«On se reverra, un jour. Bientôt. Même heure, même wagon du métro, je serai là tous les soirs, assis à la même place, pour voir si tu viendras. Adieu!»
« ... Oh ! »
Le métro arriva à la station Saint-Michel. Je la regardai, je lui sourît et je descendit du wagon. Quelle magnifique sortie de scène, Brancusi ! Vraiment une magistrale sortie de scène! Bravo, mon gars, c’est comme ça qu’on fait ! … Ses yeux me suivaient, pendant que j’entendais l’éclat des applaudissements de tout le métro. Sous l’émotion, j’ai commencé à faire des révérences et à remercier le public, avec la main sur le coeur. Je suis sorti et rentré quelque fois du wagon comme si c’était les coulisses du théâtre, rappelé par les cris et les sifflements d’engouement des spectateurs.
«Ah j’oubliais! Prend ça ! »
Et avant que les portes automatiques se ferment je lui tendît une allumette.
«Quand tu l’auras lue, enflamme-la ! »
Je vit alors, que la fille aux yeux verts me regarda interdite. Je fus très fier, je vous le dis, très fier de lui expliquer avec un sourire :
«Je suis un Pyropoéte, petite ! »
Les portes automatiques du métro se fermèrent et m’écrasèrent ce nez à bosse de chameau avec lequel je me promène. Un mal de chien. Je croyais mourir mais héroïquement je fis semblant de rien. Je sourît encore une fois et je m’en allais en saluant la fille aux yeux verts avec la main, pendant que le train repartait et je me tenais le nez cassé avec l’autre main, et une grande lueur me brillait dans les yeux, alors que la nuit de Paris allait commencer.
Hors du métro, en haut des escaliers, Si Esrii Ad Sear fumait une clope et observait attentivement les annonces et les publicités accrochées sur les carreaux des murs.
«Eh bah, t’as réussi, enfin ! Maudit Brancusi, tu sais depuis combien de temps je t’attends ? » Il disait en se relevant les manches.
«Tu viens d’arriver toi aussi.» Je lui répondît calmement.
Il arrêta de se relever les manches en hochant la tête.
«Je viens d’arriver.» Il admit.
«Écoute, j’ai rencontré une fille dans le métro. Une fille aux yeux verts.»
«Et moi j’ai rencontré un loup, à côté de Notre-Dame, faut qu’on se dépêche.»
On commença à marcher vers le Boulevard Saint-Germain et ensuite, un peu plus haut, dans une des ruelles étroites qui amènent à la place de la Sorbonne. Il y avait des “Cinémas d’essais”, dans ces ruelles. Notre mission du jour, en tant que Pyropoétes, était de voir un film, un film au pif, pourvu qu’il soit d’auteur inconnu. Mais puisqu’on arriva en retard, la seule projection encore disponible était un film du courant post-existentiel polonais... il durait trois heures et cinquante neufs minutes.
«La Pyropoésie ne supporte pas l’existentialisme polonais!» Disait Si.
«Je suis d’accord, sans compter que trois plus cinq plus neuf ça fait dix-sept, le mauvais œil ! » Ajoutai-je.
On décida donc d’aller au bar devant le cinéma, à boire du vin rouge et connaître des femmes.
6
Si Esrii n’avait pas de domicile fixe, mais il changeait d’habitation plus ou moins toutes les semaines. Chez Judith, ensuite chez Christine, puis chez Clémence, puis chez Marion, puis chez Camille, puis chez Annette, puis chez Sarah. Femmes de bar, les appelait-il. Il les appâtait le soir d’habitude, en leur mettant l’amorce dans le verre de vin, en leur racontant plein de bobards sur l’amour et la poésie, et à la fin, elles mordaient à l’hameçon. Il se faisait héberger, leur faisait l’amour, jusqu’à quand, lassées de ses conneries, elles le chassaient à coups de pieds dans le derrière. Donc il retournait au bar et il recommençait. S’il n’y arrivait pas c’était à moi de l’héberger, dans ma petite chambre à l’atelier de Perrocco - en cachette, bien sûr. Je ne pouvais sûrement pas le laisser dehors. Dans les nuits de Paris il était d’une importance vitale ne pas rester trop de temps dehors, ou tout seul. Une fois le soleil couché à l’ouest des grattes-ciel de La Défense, la ville changeait de visage, mutait comme un serpent à sonnette, les premiers lampadaires s’allumaient, les bêtes commençaient à sortir des bouches d’égouts, des caniveaux, des maisons abandonnées et des parcs. Des bêtes meurtrières, sans pitié pour les hommes, femmes ou poètes. Bêtes meurtrières. Rapaces. Pillards. On dit même qu’une fois on vît carrément des léopards aux environs de Saint-Cloud, de l’autre côté de la Seine. Et tout le monde savait que, vers Notre-Dame, des meutes de loups rôdaient pendant la nuit. Ils se promenaient dans les rues, bourrés et fiers, prêts à chercher la bagarre, ou ils se plaçaient aux extrémités des ponts de la Seine, cachés dans le noir, ainsi, si on ne les voyait pas et on tentait de traverser, ils sortaient par devant et derrière et tu te retrouvais piégé. Si Esrii disait qu’une fois ça lui était arrivé, et qu’alors il avait plongé vers le fleuve, car exactement à ce moment-là, tiens donc, passait une de ces énormes péniches pleines de sable. Il s’était sauvé en atterrissant dessus et s’était fait transporter jusqu’au bassin de La Villette, d’où il était confortablement descendu pour aller au théâtre avec une certaine Marguerite.
«Si Esrii Ad Sear, poète maroquin, s’en bat des loups ! » Il disait.
Vers Bastille, à la conjonction entre le canal Saint-Martin et le fleuve, au crépuscule, une colonie de grenouilles sortait de l’eau pour envahir les routes et si elles se faufilaient dans ta bouche, t’avais le hoquet aigu pendant une semaine, car elles te sautaient directement dans l’estomac et ensuite c’était presque impossible de les faire sortir. Les chauves-souris qui descendaient de Montmartre, après minuit, pouvaient vraiment créer des gros soucis aux gens, surtout aux femmes, car en s’agrippant à leur longs cheveux elles les traînaient dans les routes sur des dizaines de mètres et dans les pires situations elles les soulevaient carrément en l’air. Si Esrii racontait qu’une fois, une de ses maîtresses fut retrouvée le matin pendue à l’un des tuyaux du Centre Pompidou. Mais moi à cette histoire là, je n’y ai jamais cru.
Les nuits de Paris étaient ivres, nuits dangereuses, nuits avec les griffes, et pour cette raison elles te donnaient ce petit plaisir comme une aiguille dans le coeur, prête à te piquer, ce petit plaisir que tu ne devrais pas avoir, l’ivresse d’une douleur, l’étourdissement d’une peur couchée comme un animal en éternelle somnolence dans un lointain coin de ton esprit ; les nuits de Paris envahissaient les rues et les maisons, les bars, les métros, les églises, le fleuve et les yeux des hommes, elles se coinçaient sous tes ongles, entre les cheveux, dans les chaussures et tout s’imprégnait comme... d’un saisissant sentiment de liberté.
La porte du bar s’ouvrît en se cognant bruyamment contre le mur et Si et moi on sautât dehors. On courait comme des damnés en bas, dans les ruelles qui portaient à la Sorbonne, poursuivis par un nuage de fumée grise et par plein de gens qui hurlaient et braillaient et voulaient nous frapper. Une femme en particulier, nous poursuivait pieds nus sur les pavés, les mêmes pavés qu’un demi-siècle plus tôt les étudiants balançaient aux policiers, pour voir si en dessous il y avait vraiment la plage, et elle brandissait, dans l’air moite de Mai, ses dix centimètres de talons aiguilles, avec lesquels elle semblait vraiment vouloir transpercer et tuer Si.
«Maudit Maroquin ! » Elle hurlait.
Et en me tournant, dans la course et le bordel, j’ai remarquai qu’elle avait encore une mèche blonde qui fumait ; probablement elle ne s’était même pas donnée la peine de bien contrôler que les flammes soient totalement éteintes. Elle avait directement suivi ce gars qui, se faisant passer pour poète, l’avait séduite dans les toilettes des femmes. Ce même gars qui lui avait écrit un poème sur papier toilette, et qui lui avait ensuite, bien sûr, donné feu avec un briquet.
Malheureusement pour elle, ce gars n’était autre que Si Esrii Ad Sear.
Dès que la blonde avait baissé la garde, pour fantasmer dans l’ivresse de ces belles paroles flamboyantes, Si lui avait directement enfilé la langue dans la gorge et ainsi, tellement pris dans cet acte d’amour que nous les Pyropoétes appelions Baiser Ardent ou Baiseardent, ce maudit maroquin avait oublié d’éteindre son poème et tout le papier toilette avait alors pris feu, et les cheveux de la blonde, et les rideaux de la fenêtre et il a manqué de peu que s’enflamme tout le bar.
«Cours mec ! Cours ! » Hurlait Si.
Et c’était exactement ce qu’on était en train de faire: on courait. Ma fuite, cela dit, était ralentie par le butin que j’avais décidé de carotter au bar.
«Qu’est-ce que tu fais avec ces bouteilles de rouge, Brancusi ? »
«Je les ai carottées au bar ! » Je répondis en haletant.
«Pourquoi t’as fait ça ? »
«Le patron du bar était une fripouille, un faux poète, c’est la fille avec qui j’étais assis à table qui m’e l’a dit. En plus on avait pas de quoi payer l’addition. Je me suis dit que si de toute façon on était obligés de carotter, autant carotter jusqu'au bout ! »
«Tu vas mal finir, Brancusi, c’est moi qui te le dis, tu vas mal finir !»
«Maudit pet maroquin ! Tu viens de mettre le feu au bar ! »
«Je l’ai fait pour l’art, pour la poésie ! Et puis de toute façon le patron du bar était une fripouille, un faux poète ! »
«Mais ça c’est moi qui viens de le dire ! »
«Les mots sont libres comme les oiseaux, quand est-ce que tu le comprendras ? »
Et comme ça, en jacassant, on arriva essoufflés jusqu’au bord de Seine, jusqu’au fleuve. On aurait dit une langue de réglisse toute noire, gluante et visqueuse, qui glissait dans la ville indifférente au reste du monde. Elle s’arrêtait seulement sous un pont, parfois, où les colonnes de Napoléon s’enfilaient dans l’eau comme des pattes d’éléphant et tout autour se cumulaient les déchets. Et là, une écume rose moussait comme du champagne.
«Au moins avec ça on pourra se défendre, si on se fait attaquer par un ours.» Dis-je en serrant une bouteille de rouge dans une main et en donnant l’autre à Si. Il l’attrapa par le col et dit :
«Pas d’ours ici, Brancusi, on est dans le 5éme arrondissement, il n’y a pas d’ours ici, seulement des loups...»
Il n’avait même pas fini de parler qu’on entendît distinctement dans l’air parisien l’hurlement d’une meute de loups sauvages. Instinctivement, effrayés, on se serra l’un à l’autre, comme cul et chemise, les bouteilles de rouge tenues par le col, comme si elles étaient des sabre ou des szabla, moi j’avais l’air d’un hussard, Si d’un mamelouk.
«Il est peut-être temps de prendre un métro et aller à l’Est, vers Montreuil. Il vaut peut-être mieux laisser tomber le cinéma et les femmes à bar pour ce soir et aller réfugier nos fesses chez Perrocco.»
«Oui,» dit Si, «je crois vraiment que t’as raison, Brancusi.»
On commença donc à marcher à pas svelte vers le métro Saint-Michel, en longeant le parapet de la route, au dessus du fleuve.
Les animaux nocturnes de la ville étaient en train de se réveiller, le vacarme du trafic quotidien, des voitures, taxi, bus était remplacé par un son prémonitoire de criquets, par le croassement inquiétant d’une corneille, par le rugissement lointain d’un lion. De l’autre côté du parapet, en bas du fleuve, on entendait le clapotis de l’eau contre la banquise, là où, quand le soleil frappait, les parisiens aimaient s’asseoir avec leur baguettes et leur camemberts et leur Côte du Rhône et leur tabac à rouler, en parlant de comment devrait tourner le monde, vers la droite ou vers la gauche pourvu qu’il tourne autour d’eux.
Là où on voyait les couples se donner la main, puis s’enlacer, puis se caresser, puis fermer un cadenas avec leur noms sur une grille et jeter la clé dans l’eau, mais où après, tôt ou tard, l’un aurait lancé l’autre, à coups de pied dans le derrière, pour aller récupérer cette maudite clé et réouvrir ce maudit cadenas, car l’amour, on le sait, ne supporte ni chaîne ni ferraille.
Et enfin, là où, pendant la journée, se déroulaient toutes ces choses là, la nuit, la nuit de Paris, il s’en déroulaient bien d’autres...
Avec un pop, le bouchon en liège fut propulsé jusque dans l’oeil d’une lune blanche qui, téméraire, avait surplombé le ciel.
Je portai la bouteille de rouge aux lèvres et but une gorgée, puis je la passai à Si.
«Bois,» je dis, «ça te donnera plus de courage pour continuer la nuit.»
«Une bouteille pleine est plus efficace, quand tu la casses sur la nuque de quelqu’un. Pour nous sauver, Brancusi, je ne boirai pas. Au moins un de nous deux doit rester sobre. Comme d’habitude, c’est moi qui m’y colle.»
L’aboiement d’un chien arriva comme une pichnette sur les oreilles, Si Esrii Ad Sear, grand vizir des lâches, fit un saut d’un mètre et demi de frayeur. Il me regardait avec des yeux terrorisés, il me prît la bouteille des mains et la but en entier cul sec.
«Allons-y ! » Dit-il.
Et nous allâmes.
Commenti
Posta un commento